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Circonvolutions

La chambre dans laquelle je rentre est plongée dans la pénombre mais accueillante ;  madame J. a les yeux grands ouverts et regarde le plafond.

– Je sais pourquoi je suis là; je me demande pourquoi ils me téléphonent tous; je n’ai rien à leur dire. Je vais toujours pareil et quand j’irai moins bien c’est que je serai morte. Ils le sauront bien assez tôt; la seule chose c’est que c’est beaucoup trop long.

Elle me regarde comme pour s’assurer que je l’écoute.

– Vous savez comment ça a commencé? J’avais pris le bus pour aller changer mon téléphone qui grésillait, et en arrivant je me suis aperçue que j’avais perdu mon chéquier…

Bien assise sur le fauteuil face à madame J. je me concentre sur ses paroles, quelque chose me dit que le chemin va être long et un peu sinueux.

Le chapitre suivant me parle de la serrure qu’il a fallu changer parce qu’il y avait son adresse sur le chéquier volé. Puis je l’entends disserter sur les assurances qui remboursent mal, sur la mort de son mari  – il y a déjà tellement longtemps – sur la grippe qu’elle a attrapée, sur ses vacances dans le sud-est où une maudite fièvre revenait tous les quinze jours… Fièvre qui nous ramène de nombreuses années en arrière :

– Pendant la guerre, le lait cru des vaches évitait qu’on soit malnutri mais donnait la tuberculose.

Et nous retraversons la France pour partir en cure :

– Ma mère était tellement triste que ce ne soit pas elle ! Je crois que ça l’aurait beaucoup reposée ! J’y suis restée non pas six mois, mais douze mois… vous vous rendez compte douze mois sans voir sa famille ; j’étais petite à l’époque… voyons voir… je devais avoir… peu importe, c’était pas facile.

Madame J. se sent seule ; elle a besoin de raconter, et profite de ma présence pour parcourir son passé. Je l’écoute, un peu amusée par les chemins qu’elle prend et sa façon drôle et détachée de se raconter.

Nous repartons dans les Pyrénées puis sur l’ile d’Yeux. Sous couvert de petits pépins de santé elle relit les évènements de sa vie. Au bout d’une demi heure je comprends qu’on se rapproche d’ici :

– J’ai décidé de vendre ma maison de campagne parce que je suis très malade.

Dans cette histoire qui se déroule, je n’ai pas compris à quel moment était arrivée la maladie. C’est curieusement le point qu’elle n’a pas raconté. Elle a surgit d’un coup au détour d’une phrase.

Madame J. en est maintenant à l’opération qu’elle n’aurait pas du faire, à ces oncologues qui ne viennent pas vous demander comment vous vous sentez après la première chimio, à la seconde séance qui vous ravage la bouche, à la troisième chimio qu’elle a refusée.

– Et maintenant je suis là.

Elle s’arrête, comme un sportif sur la ligne d’arrivée.

– Vous croyez que je n’aurais pas dû?

Elle me regarde droit dans les yeux, dans l’attente d’une réponse.

Je ne suis pas sûre de saisir le sens de sa question : refuser une chimio, se faire opérer, venir ici ? Dans le doute je reformule.

– vous n’auriez pas dû… ?

– Vendre ma maison de campagne.

 

Véronique Comolet
http://www.vivantsensemble.com

admin7905

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