omemef.fr

Déclaration

Il est arrivé ce matin tout seul, dans un fauteuil roulant poussé par deux brancardiers. Une fois installé dans sa chambre par les soignants, il a rencontré une bénévole qui lui a proposé des fleurs, mais quelle idée des fleurs offertes par une femme à un homme… il préférait attendre son épouse qui y serait plus sensible.

En ce début d’après-midi, c’est donc un bouquet à la main que je vais les rencontrer ; avant d’entrer je regarde le vase, ces quatre ou cinq fleurs colorées, asymétriques, joyeuses. Je pense à notre coordinatrice qui a pris le soin de choisir des fleurs et de composer ces bouquets ; un pour chaque nouvelle arrivée. Plus un au cas où… Un anniversaire, un malade trop seul, trop triste, une personne arrivée en urgence. Elles portent en elles la fraicheur du printemps et la fragilité de la nature. Derrière la porte, le couple que je rencontre m’évoque la même fragilité.

Assis dans son lit, Monsieur B. porte une longue veste en maille chaude sur un pyjama bleu assorti à ses draps. Il m’accueille avec des remerciements, tend les bras vers les fleurs, les prend et d’un mouvement très chevaleresque se tourne vers sa femme :

– Ces quelques fleurs?

Puis il rajoute à mon attention :

– vous avez devant vous le plus jeune couple de la maison. Nous avons soixante-et-onze ans de mariage.

Avant que je n’aie le temps de faire le calcul, sa femme me sourit, timidement, un peu en retrait :

– Je le connais depuis que j’ai huit ans. Nous habitions dans le même quartier c’était un ami de mon frère. Vous savez ce que c’est, il venait goûter à la maison après l’école, et moi je le regardais de loin. Il m’impressionnait. Pensez, il avait deux ans de plus que moi.

Se remémorer ce temps a l’air d’amuser son mari. Un sourire se dessine dans ses yeux clairs.

– J’ai attendu qu’elle grandisse. Et quand elle a eu seize ans, je suis allée la chercher. A l’époque, la majorité c’était vingt-et-un an. Elle m’a fait attendre. Mais c’était la plus jolie. Et elle l’est restée.

En les écoutant je prends conscience de toutes ces années de construction à deux. De l’enfance à la vieillesse… Derrière eux presque un siècle de vie à deux. De leur mariage ils ne racontent rien.

Je regarde sa femme. Elle a l’air tellement fragile que je l’aurais facilement vue dans le lit à la place de son mari. C’est vrai qu’elle est belle.

Elle a posé ses mains autour de celles de son mari, lui sourit; son menton tremble un peu.

Véronique Comolet
http://www.vivantsensemble.com/

 

admin7905

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *