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Il n’aurait pas voulu !

Les infirmières sont passées et l’ont invitée à sortir pour faire les soins. Une soixantaine d’années, le regard droit et la poignée de main énergique, je la rencontre assise sur un banc. Madame B. me raconte sa surprise lorsqu’elle a retrouvé son frère. Elle habite à l’étranger depuis toujours, et la France est bien loin.


– Je ne l’avais pas vu depuis plus d’un an. Il était venu nous rentre visite et nous avions passé un mois ensemble. C’était merveilleux. Je crois qu’il savait pendant ces vacances que sa maladie était incurable. Je me souviens qu’il m’a dit au revoir de manière très particulière ; ça m’avait troublée.
En se remémorant cette visite, elle semble revivre ce moment et son émotion est palpable.
– C’est en le revoyant aujourd’hui que je comprends. Il a tellement changé. Nous sommes américains. Il est parti pour venir habiter en France il y a plus de trente ans. Il faisait de la recherche en pharmacie ; c’est un très grand chercheur. Moi je suis restée là-bas et c’était un peu comme si je le perdais. La distance, c’est compliqué à gérer, surtout à l’époque, il n’y avait pas Skype et toutes les techniques d’aujourd’hui. Le téléphone coutait cher. . . Quand il est venu l’été dernier, on a rattrapé un peu tout ce temps, il m’a parlé de notre enfance, m’a rappelé des moments que j’avais oubliés. Je regrette de n’avoir pas su son état, de ne comprendre que maintenant.

Elle hausse les épaules, me sourit, ainsi va la vie, et reprend :
– Je ne connaissais pas cet endroit mais ça me plait ; ils s’occupent bien de mon frère. Vous savez, je connais bien les soins palliatifs. Il y a de nombreuses années j’ai travaillé dans une unité de soins palliatifs. Il n’y avait que quatre lits. C’était le tout début; du coup, je sais quand les équipes sont efficaces et que la prise en charge du malade est bonne, et ici c’est le cas. C’est un lourd sujet les soins palliatifs; personne ne peut rester indifférent quand on sait de quoi il s’agit. Chez nous aussi la loi peut changer. Mais mon frère, je sais qu’il n’aurait pas voulu…
Elle laisse passer du temps, ses mots se bousculent un peu. Elle enlève ses lunettes et les essuie.

– Il n’aurait pas voulu qu’on le tue ; j’en suis sure. Et pourtant, bien sûr qu’il n’aurait pas aimé être comme ça ; personne ne le voudrait. Il a passé toute sa vie à chercher des nouveaux médicaments ! C’est dur pour lui de savoir qu’aucun n’existe pour le sauver. Et de se retrouver dans cet état. Même si il ne peut pas parler, il peut encore regarder, et tenir ma main, la serrer. C’est important pour moi de savoir que même si c’était possible, il n’aurait pas voulu qu’on l’aide à mourir. Vous n’imaginez pas combien cette conviction m’aide aujourd’hui.

Elle se lève, et je l’accompagne jusqu’à la porte de la chambre que les soignants viennent de quitter.
Je crois que j’imagine.

Véronique Comolet

http://www.vivantsensemble.com/

admin7905

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