omemef.fr

« Être au-delà du temps » à Montguichet

La psychanalyste M. de Hennezel parle, dans son livre Une vie pour se mettre au monde, du temps, ce temps qui « se souvient du temps à travers la mémoire ». Chez les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer cette mémoire fait défaut, et ce temps n’arrive plus à se souvenir du temps.

Mais la vie peut se souvenir de la vie nous dit M. de Hennezel ; « […] Un jour, Proust est saisi par cette vie qui se souvient d’elle-même. Il découvre en lui une vie qui se souvient de lui, en retrouvant une sensation perdue de madeleine trempée dans la tisane. Cela le sauve. Tout n’est pas perdu si la vie est mémoire parce qu’elle dure […] » (1)

Je dirais, que tout n’est pas perdu et Montguichet a permis, à certaines personnes, d’être saisies par cette vie qui est venue se souvenir d’elles. Madame P, dès son arrivée s’est trouvée désorientée ; « Excusez-moi, nous sommes où ?… Je suis désolée mais je suis complétement perdue… » Une bénévole la rassure et passera la journée à côté de Madame P. A plusieurs reprises, cette bénévole répétera de manière bienveillante et avec une voix douce « Madame P nous sommes à Montguichet, nous allons passer la journée ensemble, nous allons manger, nous allons profiter du jardin et après nous allons jouer un petit peu de musique ». Cela semblait rassurer Madame P qui répondait, avec un sourire, « merci vous êtes gentille [prenant la main de la bénévole] ».
Cependant, la désorientation revenait quelques minutes après et le regard content et brillant de Madame P changeait. Un regard plutôt de peur, d’angoisse exprimant de manière non verbale son inconfort et mal être de se sentir perdue et de se demander « où je suis ? ».

Le moment du repas se passe de manière agréable et paisible, au moment de prendre le café, nous nous dirigeons à l’extérieur pour profiter du temps qui était doux avec un ciel couvert et une légère brise. A ce moment-là une autre bénévole prend une guitare. Elle commence par quelques chansons en anglais… Bénévoles et personnes accompagnées se rassemblent petit à petit autour de deux tables. Je me suis installée à la table où la bénévole jouait de la guitare… la deuxième table se situait, à peine, à quelques mètres. Nous étions séparées mais la musique nous unissait car l’attention de chaque personne était centrée sur l’écoute de cette agréable musique. Madame P qui se retrouvait en face de moi semblait se détendre, elle n’avait plus ce regard perdu, je dirais qu’elle avait plutôt un regard présent, elle souriait et quelques minutes après elle fermera les yeux, j’avais l’impression que cette musique la berçait….

A ma droite, Monsieur M semble prendre plaisir de cet instant et demande une chanson en français pour pouvoir chanter. La bénévole accepte et joue « La vie en rose » d’Edith Piaf. Dès le premier refrain chaque personne présente s’est mise à chanter… une atmosphère dense, pleinement vécue, j’oserai dire que nous étions présents dans notre présence à travers cette musique et ces paroles. Madame P souriait toujours en gardant les yeux fermés, Monsieur M chantait de plus en plus fort en tenant un cahier avec les paroles et Madame S chantait également tout en souriant…

Ce moment de partage autour de la musique nous a offert, à mon sens, la possibilité d’être au-delà du temps. « […] Nous sommes toujours en décalage par rapport au temps. Il pèse et ce poids pose question. Trop long, il fait souffrir. Trop court, aussi. Il use également. Il fatigue. Il blesse les corps qu’il outrage par ses dommages. Mais, paradoxe, le temps est le remède au temps. Prenons le temps du temps, donnons-nous le temps, on se repose et tout se met à reposer. Le temps se met à durer et non plus à passer. Il se met à se remplir au lieu de se vider. Il devient un temps opportun au lieu d’être un temps importun. Il cesse d’être un temps-fatalité (chronos en grec) pour devenir un temps-opportunité (Kairos). »

Saint Augustin disait que « L’homme a été créé pour qu’il y ait un commencement ». Ce moment a été témoin du commencement d’un temps et je dirais plutôt d’un « instant-opportunité », à travers la musique, rempli de vie.

« Nous acceptions que l’idéal de la vie soit la vie ardente de l’éphémère,
mais de l’aurore au vol nuptial nous réclamions pour l’éphémère son trésor de vie intime »
BACHELARD. G

(1) DE HENNEZEL. M ; VERGELY. B. Une vie pour se mettre au monde, p. 101, Livre de Poche, Carnets Nord, 2010

admin7905

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *