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Les petits chaussons pourpres

Ce soir- là, dans l’entrebâillement de la porte 11, alors que je déambulais dans les couloirs à la recherche de la chambre 12, que m’avait indiquée l’infirmière, je la vis : une petite tête fine, des cheveux ondulés, bien coiffés, et surtout, surtout, ce regard bleu vif et rieur qui avait l’air de me dire ‘mais entrez donc !‘ Ce que je fis, et ce fut le début d’une amitié qui dura trois mois.

Elle n’était pas sur la liste des visites, parce que, bien qu’atteinte d’un cancer généralisé, elle ne ‘se décidait pas à mourir’, disaient les soignants, étonnés et un peu admiratifs. Sa première occupation fut de me trouver un siège confortable, et lorsque nous fumes l’une et l’autre bien installées elle me dit’ Si vous saviez comme je m’ennuie ici ! Je n’ai mal nulle part, bien sûr je me sens un peu faible, mais quand même ! ‘

Au fil des rencontres je me rendis compte qu’elle savait bien à quoi s’en tenir quant à sa maladie…Mais elle ne pensait pas à en parler, elle était dans la vie, et, comme elle ne pouvait pas sortir, elle tricotait ! Elle m’expliqua qu’une de ses petites filles lui avait demandé de lui tricoter des chaussonspour le bébé qu’elle attendait. Comme je m’extasiais sur la couleur que je trouvais originale (un rouge ‘pétard’) et sur sa dextérité, elle me proposa de m’en tricoter une paire, parce que ‘l’hiver est bientôt là et que c’est pratique pour ne pas avoir froid aux pieds’. Habitant en rase campagne, où les hivers sont froids et humides, j’acceptai avec empressement, et lui apportai une laine angora de couleur pourpre, qu’elle trouva à son goût.

Trois visites plus tard, je réceptionnai ‘mes’ chaussons, tellement beaux et fins qu’aujourd’hui encore je n’ose pas les porter! Je la remerciai avec une petite bouteille de champagne que nous partageâmes dans le plus grand secret (deux soignantes, heureuses récipiendaires elles aussi de chaussons colorés, étaient dans la confidence !) Quel vrai et intense moment de rigolade et d’amitié pour toutes les deux !

Comme elle se sentait bien, elle me demanda de la laine pour me confectionner d’autres chaussons! Je lui fournis donc une laine vert pomme, et elle commença devant moi son travail, tout en me parlant de sa vie, de sa famille je rencontrai un soir sa fille unique. Elle avait ‘bien vécu’, avec un mari qui était ‘ce qu’il était’, mais qui l’avait rendue heureuse et la respectait. Pendant mes vacances, son état s’aggrava, et sa fille m’appela pour me dire qu’elle ne mangeait plus et que c’était la fin. À mon retour, je me précipitai directement dans sa chambre, qui était fermée, mais pas à clé, et je la trouvai endormie, paisible : elle était morte deux heures avant …

En l’embrassant pour la dernière fois, je la remerciai de nous avoir donné à toutes les deux l’occasion de se dire ‘adieu’ en tête à tête. Elle n’a pas eu le temps de terminer mes chaussons vert, parce que sa vie qu’ils symbolisaient ici à l’hôpital s’était arrêtée; mais elle m’a montré que, même atteint d’une maladie incurable, on peut rester vivant jusqu’au bout. Je crois que je n’oublierai jamais cette rencontre, aujourd’hui encore elle reste un beau souvenir qui m’aide à durer dans mon rôle d’accompagnante.

Un bénévole d’accompagnement.

admin7905

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