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Promenade

Un beau témoignage, trop rare car On meurt encore mal en France, Réagissons

 

Une soignante m’interpelle dans le couloir :

– tu veux bien nous aider ? Madame J. aimerait aller un peu dehors.

Je me retourne et rencontre une adorable vieille dame, confortablement installée dans son fauteuil, une couverture sur les genoux.

Je prends le relais de l’infirmière, en remerciant madame J. de m’offrir ce temps au jardin. Elle se tourne vers moi et me confie :

– je crois qu’il y a plus d’un an que je ne suis pas sortie.
Dans l’ascenseur, elle me raconte le long chemin parcouru depuis l’annonce de sa maladie. De son domicile aux urgences, des urgences à un service de l’hôpital, puis retour chez elle quelques mois, et à nouveau l’hôpital cinq semaines avant d’arriver ici. De taxis en ambulances, de couloirs en ascenseurs, de parking en parkings, sans jamais voir le ciel.
– si, le ciel je le voyais – rectifie-t-elle – c’est l’air…  pouvoir le sentir…
Elle se tait et offre son visage au soleil qui l’accueille dès la sortie.
– l’air… et le soleil sur le visage.

Je la regarde s’abandonner à la caresse du vent et arrête le fauteuil. Je sens qu’elle a besoin d’un petit temps de pause ; les yeux fermés, un léger sourire aux lèvres, elle reste immobile, les mains posées sur sa couverture.
– j’avais oublié combien c’était bon !

Nous contournons quelques lits, croisons des fauteuils et suivons l’allée pour découvrir le jardin. Les promeneurs se saluent, commentent – c’est agréable de pouvoir sortir ! – quelle chance ce temps !

Madame J. me donne ses instructions pour la promenade :

– On peut s’arrêter devant les arbres ? J’adore les marronniers. Quand j’étais enfant, je faisais des squelettes de poisson avec les feuilles. Vous ne faisiez pas ça ? Je vais vous montrer. Vous pouvez m’en attraper une ?

Elle transforme habillement la feuille en poisson, et me la tend en souriant :

– Cadeau ! Si il y avait eu des marrons je vous aurais fait un panier ! j’aurais aussi eu besoin d’un canif.

Nous repartons jusqu’au prochain massif.

– Regardez ces roses ! Vous croyez que je pourrais les sentir ?
Nous approchons  laborieusement mais surement du rosier et madame J. touche délicatement chaque fleur pour la sentir.

– Les roses n’ont plus le parfum d’antan. Mais elles sont très belles !

La promenade se poursuit, chaque nouvelle fleur est l’objet de commentaire, de joie, de souvenirs qui remontent doucement.
– Là, arrêtons nous là, près des hortensias, au soleil.

Je cale le fauteuil près du massif, et l’écoute me raconter ses vacances.
– Nous prenions le café près d’un massif comme celui-là. Et pour moi l’hortensia à l’odeur du café. Parce que petite, j’avais le droit de tremper un sucre dans le café de mon grand-père et je le savourais assise au pied des hortensias. A propos de café… vous croyez que je pourrais avoir du thé ?

Près de nous, une jeune femme qui accompagne sa mère a entendu ses propos.
– Ne bougez pas, je partais justement en chercher pour ma mère, je reviens. Je vous la confie.

Nous faisons connaissance avec cette autre promeneuse, et c’est à quatre que nous prolongeons ce temps de légèreté et d’évasion, autour d’une tasse de thé, à disserter sur la nature. La maladie s’est éloignée pour quelques heures.

Véronique Comolet
www.vivantsensemble.com

 

admin7905

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